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Le blog de coruscant-e.over-blog.com

l'écritutre....écrire....écrits....écrivassier....rédiger....noter....pondre...correspondre...publier...

Une rencontre...

Publié le 18 Novembre 2010 par coruscant-e

 

 

0000maison-maison-mont-pelerin.jpg

 

 

Sous le foehn, ce vent sec et chaud des alpes, j'ai marché vite, entre les vignes, le long des ornières caillouteuses ; et de grands rires ensoleillés éclataient partout dans les sarments et les pampres fouettées par le vent. Si mon ami Julien m'avait bien orienté, cet îlot d'arbres et de toits, là-bas, ce devrait être la ferme des De Rivaz au Mont-Pèlerin, baigné dans le soleil d'octobre.

Bientôt j'ai franchi, entre deux piliers de pierre verdie, le portail qu'on ne fermait plus, sans doute, puisque les branches des lauriers , traversant les grilles de fer, le paralysaient. De même on ne sarclait plus guère cette allée herbeuse et obscure entre les bosquets serrés. Je n'ai vu personne. La ferme, où tintait une forge, était plus à gauche. Quoi que l'on racontât  sur la descente aux enfers de Monsieur et Madame De Rivaz, je trouvai que leur maison avait fière allure derrière les hêtres centenares. Un perron de deux ou trois marches..puis j'ai sonné. Et , tout à coup, je me sentis embarrassé.

 

Sous quel prétexte me présenterais-je à des inconnus, moi, ce garçon de vingt et un ans que je voyais là dans la porte vitrée, à côté d'un volet usé ? C'était un peu tard pour y penser ! Qui donc allait m'ouvrir ? Quelque vieux serviteur, jardinier et bon à tout faire, dans cette maison où l'argent était si rare ; ou bien une lourde servante sentant l'ail ? Ou bien un vieux monsieur intimidant, le maître du logis, qui me laisserait m'expliquer ? Ou bien son épouse, qui ne passait guère pour aimable ? Etait-ce vrai, après tout, comme l'avait dit mon brave ami Julien , qu'ils désiraient vendre des meubles et des bibelots anciens et que je n'avais qu'à le leur demander, tout bonnement ? " Je trouve un certain crédit, mon ami....Et si quelque objet te fait envie...."

Le bruit d'un pas rapide m'étonna. Et, la porte ouverte, je vis, dans un visage précis, brun, des yeux verts entre des cheveux foncés : Jean-Bernard ? non ! Raymonde ? non ! Sophie ? non ! Isabelle ? non ! Karine ? non !Je vis une forme étroite. Cette jeune fille médiocrement mise portait un petit paletot rouge.

- Bonjour ! dit-elle brusquement.

Les yeux, la voix un peu sauvage, me firent penser à certains rameaux des haies d'automne où luisent des baies et des fleurs âpres. Puis elle me tendit une main sèche que j'ai serrée.

- Vous ne vous rappelez pas, Monsieur ? Je suis Céline De Rivaz. Nous nous sommes vus, avec vos cousines, il y a deux ans, à  Vevey , au tennis. C'est vrai que je n'avais pas encore les cheveux longs.

J'assurai que je la reconnaissais. Derrière elle, dans l'obscurité d'un vestibule au sol de mosaïque sonore, je déposai à tâtons mon veston, puis perplexe, crus devoir lui parler de sa mère.

-Je suis toute seule dans la maison pour vous recevoir. Mes parents ont dû aller à Lausanne.   

Son accent vaudois faisait rebondir les consonnes. Je la voyais à peine. Elle ouvrit avec bruit une porte qui s'emplit de soleil.

-Passons là.

Le salon voûté, tout jaune de lumière. Au mur, je vis tout de suite les éraillures laissées par deux grands cadres absents. Elle suivit mon regard :

- Vous venez pour acheter peut-être des meubles ? Il paraît que vous êtes amateur.

Debout devant la cheminée, elle rougit. Est-ce que mon ami Julien m'avait annoncé ?

-Oh ! ce n'est pas pour cela seulement, Mademoiselle. Je me promenais...

Je crus lui devoir ce petit mensonge : elle dressa la tête. Jolie ? Guère. Plutôt maigre, sauf le buste qui, sous le corsage, dans la jaquette rouge-passé qui s'ouvrit ( elle venait de respirer profondément) laissait voir sa jeune fierté. Une mèche noire coupait le hâle de la joue. Dans la bouche grande (à la Julia Roberts) les dents étaient, de ce visage, la seule chose parfaite.

Mais , les mains aux poches, elle se détourna. Et, le nez contre une vitre, elle récita :

- Le mobilier Louis xv, là, est signé. Voyez le guéridon Directoire, et le reste....et, plus bas....enfin, regardez tranquillement. La pendule aussi, peut-être...

Elle s'appuyait à l'embrasure. Dix-huit ans ? Dix-neuf ? Nuque déliée, oreille piquée d'un grain de turquoise. Elle se mit, je crois, à chantonner. On eût dit, là debout, une enfant menacée qui veut se donner du courage. Mieux encore : le petit génie offusqué de cette maison ouverte où venait l'acheteur, l'acheteur à peine plus âgé qu'elle. Elle avait des jambes légères en de médiocre bas de fil beige, et de petits souliers vernis inattendus, tout neufs. Un de ses pieds reposant sur la pointe, je vis la semelle d'un noir encore brillant. Vite je me déplaçai pour faire du bruit. Je retournai un fauteuil. Mais c'est elle que je regardais, elle, de dos, et qui sûrement m'écoutait, et se fût étonnée de ne rien entendre. Alors, tout à coup, il me parut que je devais partir bien vite, que les rideaux de damas fané à glands bruns, que la pendule Empire où une vestale souffrait à jamais sur une flamme de bronze, que sais-je ? que le mobilier signé, mêlé à de vieux poufs, et le tapis qui ne montrait plus guère que sa corde, il me parut que ses choses, dans leur abandon et leur désordre familier, me regardaient comme un intrus.

- J'ai les prix de presque tout, là, dans mon carnet, dit-elle nettement, sans me regarder.

Oui, soudain j'éprouvai une gêne étrange à me trouver là, en amateur, dans une maison pauvre où les objets n'attendaient qu'un mot de moi pour être aussitôt infidèle à leurs maîtres.

- Eh bien ? fit-elle à mi-voix. y a-t-il quelque chose qui vous plaise ?

J'ai demandé le prix de la pendule, sous un regard dur et vert qui me guettait. Puis, je me suis tu, un chandelier d'or à la main. Qu'avez-vous ajouté alors,Céline De Rivaz ? Il me semblait qu'avant tout, j'eusse à vous entendre. Qu'ai-je imaginé ? Quelques années avant, cette petite fille aux cheveux tirés et courts, je l'avais vue intimidée, derrière sa grande soeur. Aujourd'hui, elle savait bien qui j'étais. Je lui ait dit quelques mots de cette maison, de son canton du Valais. A son tour elle a parlé : - Mes parents....a-t-elle prononcé l'air las. Ils l'ont laissée seule, cet après-midi où l'on pensait que je viendrais. Ils sont partis. Ont-ils voulu cette solitude, pour ma venue dans le salon où le soleil, entre ses longs pans de poudre d'or, emprisonnait les choses comme pour les rendre plus tentantes : les appliques et le damas qui chatoyaient, et jusqu'à la jaquette rouge-passé qui, avait le ton de certains abricots sombres ? Céline elle même avait-elle combiné cela ? Non : elle avait voulu faire pour le mieux, être aimable et " bien vendre *, à cause des "gouffres"...Quant à sa mère, j'étais sûr que, plusieurs heures par jour, elle grignotait cette tapisserie qui gisait là dans un panier, et elle mettait le sucre sous clé, bien qu'il n'y eût presque jamais de bonne, et elle cherchait " le mot  croisé " de la Feuille D'Avis de Vevey.... Je suis renseigné, Céline : votre soeur, pour garder son mari, se commande chez Monsieur Ausoni, de Montreux, des chapeaux qu'elle ne paiera pas....à moins que vous ne sachiez, vous, négocier le mobilier signé. Je comprends....Cette maison, où la médiocrité des proches qui ne pensent à rien vous fait prisonnière, tour à tour vous la haïssez et vous l'aimez  plus que tout, par orgueil peut-être. On devine certains secrets, rien qu'à voir comme une jeune fille, seule devant nous, devient hardivement sincère et fronce les sourcils en prononçant le mot "famille" , le mot "convenable", le mot "argent". Rien qu'à voir aussi ses mains malmenées, dans une demeure où, depuis deux cents ans, les gens de son nom, jusqu'à ceux d'aujourd'hui exclusivement, furent presque de grands seigneurs. Est-ce parce que vous me savez presque riche, et libre, que votre voix devient âpre ?

- Tant mieux pour ceux qui ont de la chance ! dites-vous.

Nos familles sont amies : je me suis approché de vous...Mais vous m'avez arrêté d'un regard singulier, véhément : j'ai cru y voir de la crainte. Et, calme, ouvrant la porte, vous m'avez parlé de "jolies gravures" à me montrer, au premier étage.

Nous nous sommes retrouvés dans un vestibule noir.

- Pas d'électricité. Attendez, Monsieur, je vous guide. Attention au bahut !

J'eus aussitôt une vraie tendresse pour ce bahut invisible, car elle m'a pris la main et m'a dit :

- Vous êtes un acheteur ....Suivez-moi.

Et, sans que je la voie, elle a ri en m'amenant. A chaque marche, ses escarpins grincèrent légèrement. Nos mains s'étaient lâchées, je ne savais plus ce que nous cherchions.

Sur le palier aux briques rouges, quatre gravures Restauration : "Les vertus domestiques"...Je me rappelle leurs cadres opulents et leurs niaiserie sous verre. Je lus à haute voix une légende : " Pauline préfère le devoir à l'amour et soigne les fleurs de sa mère". Je risquai dieu sait quoi de très spirituel sur le devoir et l'amour, mais l'hostilité soudaine de vos yeux me l'a fait aussitôt regretter. Et, de même, votre voix sourde :

- Il y a  temps pour tout !

La cage de l'escalier prenait jour par un toit  vitré, tout bleui par le vent qui le secouait : une porte s'est toute seule ouverte et a viré devant nous. Puis, en bas, une autre a battu. La façon dont j'ai murmuré : "Voilà quelqu'un !" nous a rapprochés sans que nous bougions. Elle a fait "non" de la tête : "Un courant d'air...."

- Venez....Je veux vous montrer un mobilier de chêne, dit-elle comme une excuse.

 

Une petite chambre à coucher, tendue, je crois, d'un tissu à rameaux bleus. Repoussant un tiroir, Céline s'est appuyée à la commode. Elle n'a rien eu à expliquer car, sur le lit, gisait une jaquette pareille à la jupe marron qu'elle portait. C'était sa chambre à elle. Devant la fenêtre ouverte, par terre, usées, se chevauchant, deux espadrilles, vite ôtées sans doute. Et, voici, étincelante à ses pieds, les souliers neufs.

A quel audacieux et incertain rendez-vous étions-nous invités par le hasard, ou par elle-même, ici, dans cette chambre ?

 

M'a-t-elle répété, d'une voix plus serrée, que "tout est à vendre" ? Je ne sais plus. Sur le canapé dont un ressort criait, je l'ai vue si pâle que, vite assis à son côté, je l'ai appelée par son nom, deux fois. Elle a protesté doucement : " Je ne vous connais pas...." Bien sûr je l'ai presque prise dans mes bras, mais son genou a frappé le mien avec une brusquerie rageuse, et elle s'est levée tout en restant proche. Que voulait-elle ? Que ne voulait-elle pas ? Sans qu'elle s'en doutât, voulait-elle m'apprendre que les hommes sont toujours un peu cruels ? Je sentis que c'était à elle de faire, ou d'être, comme il lui plairait. Le silence où rien ne la défendait m'ôtait le droit d'être moi-même. Ai-je compris cela tout de suite ? Je sais que je me forçai à regarder, près de la glace, un petit cadre. Les reflets du couchant et d'un nuage s'y miraient, aveuglant la vitre sous laquelle, de près, j'ai distingué une jeune héroïne anglaise.

- C'est Céline...Mon homonyme...ai-je entendu.

Un silence tomba, et moi, tournant la tête, j'ai surpris un petit lavabo de sapin déverni, à demi-masqué par un rideau. Elle ne remua pas, m'observant. Ainsi, dans cette chambre muette, elle me confiait un peu de son intimité, elle si ombrageuse ou peut-être si provocante ! Une gêne étrange me saisit. Vite j'ai déclaré que j'achèterais volontiers la pendule-vestale du salon. Elle m'a dit merci en feuilletant un carnet, froidement, puis a prononcé un prix. Tout redevenait naturel. C'était bientôt l'heure de partir.

Alors elle est passée sur le balcon à balustrade de fonte. Le crépuscule approchait sous les arbres et le foehn avait molli. La chambre donnant au midi,l'air, dans la fenêtre, était calme. Des pointes de mélèzes découpaient un faible et lointain coteau; des oiseaux bataillaient dans les lauriers.

Le ciel devenait d'une fluide profondeur et, comme à l'aube, incertain. Un rayon, du même rouge-passé que la petite jaquette, frisa latéralement la façade, empourprant un visage où les yeux clignèrent. Céline se penchant sur la balustrade qui lui coupait la taille, j'ai revu ses jarrets étroits. Puis elle se dressa :

- Je vous ai regardé arriver par l'allée...Que vous marchiez vite !

D'une enjambée elle rentra dans la chambre, mais ses semelles neuves glissèrent sur le dallage et je la reçu contre ma poitrine. Elle resta immobile..... troublée par ce contact imprévu, son coeur battait si fort qu'elle n'arrivait plus à respirer. Sa bouche ente-ouverte laissait passer un souffle chaud et parfumé.....Mon regard croisa le sien et je senti son souffle envahir mon visage et mon coeur se mit à battre aussi fort que le sien....Et...comme suspendu à ses lèvres exquises ....et son délicieux parfum de jasmin, mon coeur enivré par cette alchimie s'est mis à palpiter. Le fil du temps semblait s'être arrêté à tout jamais....

Mais elle se dégagea...Soupçonna-t-elle cette sorte de baiser que j'avais appuyé sur ces cheveux ?

Merci...Sans vous je tombais, dit-elle tranquille.

Plus tranquille que moi qui l'ai rappelée impérieusement, mais à voix basse car il me semblait, depuis un instant, que toute cette chambre nous épiât.

On n'y voyait plus très clair, les ramages bleus et bruns des murs devenaient irréels comme dans une forêt. Céline a posé sa main sur le rebord du lit, et d'un ton tout net :

- Vous voyez, je suis une fille sans courage.

Rien d'autre : elle était comme absente. Puis elle s'en fut vers la porte. Derrière elle, je descendis l'escalier jusqu'en bas. Derrière elle, j'ai franchi le vestibule où une petite lampe avait été allumée. Par qui ? N'étions-nous donc pas si seul qu'elle l'assurait ? Au passage, elle redressa l'abat-jour, sans un mot.

- Et pour la pendule ? demanda-t-elle, avec son même visage clos.

Nous convinmes de l'envoi, par la poste. Et, au moment où je partais :

- Vous n'oubliez pas que ma chambre aussi, et même le lit, s'il vaut de l'argent, est à vendre ? Tâchez de nous envoyer des amateurs.

Je n'ai jamais été aussi mécontent qu'en retraversant le jardin où, dans l'obscurité, les lauriers, les mélèzes, les feuilles mortes, mêlaient leurs amertumes.

 

Quelques temps après, à Sion, la pendule battait sur ma cheminée, je reçu un paquet, timbré de là-bas. Il contenait une petite gravure anglaise encadrée que je reconnus, et une lettre. J'ouvris et je lus :

" Vous l'avez regardée, à gauche de la glace, dans une chambre aujourd'hui vide. Il n'est pas vrai que tout soit à vendre, il y a des choses que l'on donne. Mais il faudrait recevoir l'oubli en échange. "

Une jeune fille de profil, la robe longue un peu serrée sous les seins où elle a posé une main, se penche au balcon. Les cheveux, sauf  deux tresses, tiennent dans une résille de petites perles. Un voile palpite. Le bout d'une échelle s'accroche à la balustrade; la chambre est éclairée derrière cet enfant qui semble guetter. Est-ce vers la campagne de la Toscane ou vers la maison qu'elle écoute ? Le ciel est romantiquement assombri et l'on y voit la pointe d'un cyprès. Sur la marge, entre le nom du graveur et celui du peintre, on lit, en majuscules ombrées :

                                                                                                    CELINE.

 

 

 

 

 

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Voir mon blog(fermaton.over-blog.com),No-6. - THÉORÈME du DESTIN. - Il frappe à nos portes ?
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